Propositions pour la culture régionale

1. Quelle culture régionale ? Un projet pour l’avenir de la région partagé par tous les Alsaciens

Que veut dire culture régionale ? Qu’est ce que cela signifie être Alsacien ? Qu’est ce qu’un auteur, un artiste alsacien ?  Qu’est ce qu’une production culturelle régionale, une œuvre ?

En Alsace comme ailleurs, la culture globalisée a marginalisé la culture régionale. Ce que nos institutions soutiennent au titre de la culture est en grande partie, d’une part industrie culturelle et d’autre part exploit artistique convergeant vers le marché du loisir.  Une politique de la culture régionale doit viser, dans le respect de la liberté de la création artistique, à mettre les ressources publiques davantage au service d’un projet régional. La recherche artistique doit bénéficier en Alsace comme ailleurs de conditions favorables de développement. Mais la culture régionale ne saurait se confondre purement et simplement avec la culture en général au sens de production artistique. La démarche artistique est fondamentalement individuelle. La culture régionale est essentiellement une politique

Notre identité culturelle ne doit pas se définir au regard d’un folklore d’origine rurale refermé sur lui-même et orienté vers le passé même si les traditions populaires sont attachantes et méritent de ne pas tomber dans l’oubli.

Il nous faut sortir d’une définition à la Hansi de la culture régionale. L’identité alsacienne telle qu’elle est usuellement perçue  a été inventée à la fin du 19e siècle. Les constructeurs de cette identité ont voulu développer une personnalité traditionnelle, rurale, « folklorique », nostalgique de la France, pour l’opposer à l’identité allemande, orientée vers la modernité et l’industrialisation. Cette identité « folklorique » a été encouragée après la première guerre mondiale car elle était peu gênante pour le pouvoir national français.

A cette identité provinciale, Schickele avait opposé  une identité alsacienne franco-allemande et européenne : l’identité de l’Alsace, c’est la rencontre des deux grandes cultures francophone et germanophone dans une perspective de culture franco-allemande et de construction européenne. Cette approche reste actuelle : ce qui caractérise l’Alsace et la caractérisera encore longtemps c’est sa position géographique qui lui donne naturellement un rôle de trait d’union entre l’univers latin et l’univers germanique.

Parler de culture régionale, de personnalité régionale, d’identité régionale, c’est avant tout construire un projet partagé entre les habitants de la région pour l’avenir.
Dans le contexte actuel de crise généralisée des modèles de référence, de perte des héritages culturels et d’inquiétude quant à la cohésion sociale, une réflexion renouvelée sur ce que peut signifier la dimension régionale au plan culturel, comme au plan économique, social ou politique,  est nécessaire pour construire une société régionale harmonieuse et fraternelle. « Anciens » et « nouveaux » alsaciens peuvent se réapproprier ce territoire et donc recréer une culture régionale en lui donnant un sens réactualisé tout en reconstituant ce qui a fait sa richesse.

Comment construire ce projet culturel pour demain intégrant tous les habitants de l’Alsace ? Dans ce questionnement, la géographie prend le pas sur l’histoire. Notre proposition est de mettre l’accent sur une culture régionale de l’Alsace se comprenant comme la rencontre toujours réinventée entre les deux grandes cultures qui caractérisent ce territoire : la culture française (dans le sens plus vaste de culture francophone et latine) et la culture allemande (non pas la culture de l’Allemagne, mais la culture du monde germanique). Donc l’Alsace se définit par la double culture et le bilinguisme ; notre identité, c’est d’être un trait d’union entre la France et l’Allemagne.

Cette approche, qui ne nie pas pour autant les traditions locales propres à ce territoire, permet d’offrir un projet global et ambitieux à l’ensemble des habitants de la région quelle que soit leur origine, ouvert à 360° et incluant les aspects économiques, spirituels et sociaux. Cet horizon vaste de la culture régionale permet de donner une nouvelle dimension à la langue régionale, au concept de Rhin supérieur, à la pluralité culturelle, à retrouver la vocation internationale de l’Alsace et de revisiter notre héritage culturel et nos traditions pour les mobiliser en vue de la création.

On ne naît pas alsacien, on le devient... par choix et par la connaissance des caractéristiques de ce territoire à travers le temps et l’espace ainsi que par la volonté de s’inscrire dans le destin de ce territoire.


Le premier objectif de la culture régionale réside dans la transmission d’un patrimoine correspondant à ce que nos prédécesseurs ont fait sur ce territoire : les Alsaciens d’aujourd’hui, quelle que soit leur origine ont besoin de savoir qui étaient  les Alsaciens d’hier, quelles sont les traces qu’ils nous ont laissées. C’est ce que les Allemands nomment Heimatkunde. Nous ne vivons pas dans une terre vierge mais sur un territoire chargé d’histoire, de littérature, de musique, de croyances et de combats dont nous devons comprendre les signes inscrits autour de nous. Ce legs nous ne sommes pas tenus de le reprendre, mais nous ne devons pas l’ignorer. La culture régionale est ce qui nous permet de devenir davantage maître de notre avenir en connaissant le passé du territoire où nous vivons. Il ne s’agit pas de muséifier l’histoire, mais de l’utiliser comme outil. Nous avons un héritage, mais il n’est pas un déterminisme.
La culture doit aussi permettre aux habitants de cette région d’être pleinement acteurs de leur vie. La culture « marchande » qui nous entoure, même si elle présente un niveau élevé de compétence professionnelle et de technicité, n’est le plus souvent que divertissement, objet de loisir, moyen de masquer le vide des valeurs et la passivité du public. La culture que nous appelons de nos vœux pour l’Alsace est instrument de maîtrise de sa vie et donc action et non spectacle. Elle doit s’appuyer sur l’engagement des nombreux bénévoles et  amateurs de notre région.
Une base fondamentale de l’identité culturelle de la région réside dans ses caractéristiques linguistiques. Notre langue régionale est constituée par les dialectes de cette région et par l’allemand standard qui ensemble forment une unité que nous proposons d’appeler « allemand d’Alsace ». Nous contestons vigoureusement toute démarche tendant à opposer l’allemand standard aux dialectes.
L’allemand standard est depuis son existence utilisé en Alsace comme langue de communication écrite, langue des Eglises, langue de la littérature, langue de l’école. Cette langue n’a pas été que la langue des élites ainsi qu’en atteste la multitude des calvaires de nos campagnes, tous écrit en allemand. C’est pour des raisons politiques que l’on a opposé les dialectes à l’allemand standard à partir du 19e siècle. Ces motivations n’existent plus. Nous pouvons aujourd’hui vivre paisiblement la complémentarité entre dialectes et langue standard, chacune de ces deux composantes de notre langue régionale se complétant et se renforçant réciproquement. Le dialecte c’est la poésie de la langue régionale ; le standard, c’est la modernité et l’ouverture de la langue régionale. La différence entre la langue parlée et la langue écrite a été la même en Alsace et dans d’autres régions du monde germanique. Les dialectes du pays de Bade sont d’ailleurs similaires aux dialectes alsaciens. Les dialectes et la forme standard sont deux expressions d’une même réalité linguistique. Il ne faut d’aucune manière opposer l’une de ces composantes à l’autre sauf à affaiblir dramatiquement les deux.

Ce qui caractérise l’Alsace ce n’est pas tant ses langues particulières (les dialectes) que le bilinguisme, l’accès à deux langues et deux cultures qui donnent un aspect particulier à notre perception du monde. Pour nous, il y à la fois la forêt et der Wald, pas seulement deux mots mais deux visions de la même chose. Ce bilinguisme n’a jamais été un acquis évident. Il a toujours été une construction complexe. De tout temps, la plupart des habitants n’ont pas été bilingues. Mais c’est la région qui l’est. Au-delà des langues, il y a les civilisations auxquelles elles correspondent. Notre richesse culturelle essentielle est de pouvoir les conjuguer.
Un facteur important dans la mise en œuvre de ces potentialités est la frontière : autrefois obstacle et coupure, elle est aujourd’hui source d’expériences interculturelles et d’élargissement de perspectives. Comme un barrage, elle était limite et se présente aujourd’hui comme source d’énergie considérable pour le développement culturel.
Enfin, notre région se caractérise dans son histoire comme dans son présent par une préoccupation spirituelle plus forte qu’ailleurs. Des humanistes rhénans à Albert Schweitzer et Robert Schuman, en passant par Oberlin, à travers nos traditions de diversité religieuses et notre attachement à un statut confessionnel particulier, par la multiplicité des engagements désintéressés dans la région, nos références sont marquées par une culture philosophique et religieuse qui, malgré le matérialisme ambiant, reste un fil conducteur pour notre développement culturel.
Nous n’oublions pas que notre région est marquée par l’intégration de nombreux groupes humains originaires d‘autres cultures. Notre objectif est de construire la culture régionale de demain qui saura à la fois rester fidèle à l’histoire culturelle propre à ce territoire, qui a vocation à s’adresser à tous les habitants de la région quelles que soient leur origines, et offrir aux « nouveaux Alsaciens » d’en être partie prenante sans perdre leur culture d’origine.

   
2. Propositions de Culture et Bilinguisme : pour une politique culturelle régionale

Ainsi qu’il ressort de la réflexion qui précède, pour nous, la culture régionale, ce sont des pratiques culturelles qui renforcent la personnalité et l’identité régionale. Le projet culturel régional vise à inclure l’ensemble de la population dans la valorisation des caractéristiques de la région (histoire + géographie), dans l’objectif de créer une nouvelle « tradition régionale » à partir de la transmission, la réception et la création, dans une perspective de renforcement de la cohésion sociale régionale.

Une part plus significative des ressources publiques investies dans ce que l’on appelle la culture doit être destinée à une politique de la culture régionale, telle que définie ci-dessus.

En Alsace, la transmission culturelle passe beaucoup par l’engagement militant, bénévole et populaire. Le travail des professionnels doit se combiner avec cette dimension. La réorientation des ressources permettra de dégager une recherche et une production culturelle davantage axée vers les besoins de la politique culturelle.

L’action pour la culture régionale doit s’appuyer sur le mouvement de décentralisation de l’action culturelle qui peut trouver de nouvelles opportunités dans les réformes annoncées.



10 Actions proposées

1) Mobiliser davantage les budgets culturels des grandes collectivités alsaciennes pour la culture régionale. Ces budgets sont imposants et pourtant seule une partie infime concerne des projets ayant une dimension « culture régionale ».

Pour changer cette situation ; les collectivités pourraient :

-    faire savoir qu’une priorité (dans la limite d’un certain pourcentage) sera donnée au financement de projets « culture régionale ». A terme, mise en place d’un quota « culture régionale »,
-    créer dans toutes les commissions cultures une sous commission spécialement chargée de veiller à la mise en valeur de la culture et de l’identité régionale. Ces commissions intégreront une représentation des personnalités, associations ou organisations de promotion de la langue et de la culture régionales.
-    donner aux institutions culturelles qui dépendent d’elles des directives concernant la prise en compte de la culture régionale : agence culturelle Alsace, scènes et relais culturels, etc. Chaque institution devra soumettre aux collectivités de tutelle un projet de promotion de la culture régionale. Les cahiers des charges des établissements culturels comporteront une obligation de mettre en valeur la culture régionale.
-    veiller à une bonne information et formation en ce qui concerne la langue et la culture régionale du personnel des collectivités chargé des affaires  culturelles
-    Bibliothèques et médiathèques publiques : les équipements culturels (bibliothèques, médiathèques, salle de projection vidéo ou cinéma)  qui dépendent de ses subventions publiques devraient assurer une présentation privilégiée d’œuvres en langue régionale

2) Créer un Conseil culturel d’Alsace à l’image du conseil culturel de Bretagne, composé de personnalités qualifiées et représentatives de la démarche de renforcement de l’identité culturelle de la région.

3) Créer un réseau de centres culturels spécifiquement dédiés à la culture régionale ou « lieux d’Alsace" en s’inspirant de l’exemple du centre culturel alsacien (lieu de rencontre, de débats et d’activités culturelles spécialement dédié à la langue et à la culture régionale).


4) Organiser le lien entre activités éducatives relatives à la langue et la culture régionale et les activités culturelles. Les collectivités favoriseront l’intervention d’acteurs culturels représentatifs de la culture régionale dans les établissements scolaires, les « jumelages » entre établissements scolaires bilingues et associations  culturelles (par exemple théâtres alsaciens).

5) Créer un lieu de formation à l’expression en langue régionale pour les professionnels de la parole (acteurs, journaliste, doubleurs, etc.).

6) Prendre des mesures pour renforcer la presse bilingue :
-    valoriser le supplément allemand des DNA/L’Alsace pour le transformer en  véritable supplément allemand de ces publications
-    Favoriser la création d’une revue régionale bilingue axée sur la culture régionale

7) Radio, télévision  et vidéos :
-    soutenir la création d’une radio FM consacrée à la culture régionale
-    développer la coopération avec les chaines allemandes et suisses voisines
-    intervenir auprès des fournisseurs d’accès (style orange pour que les bouquets proposés en Alsace comportent des chaines germanophones)

8) Récupération, préservation et mise en valeur des œuvres culturelles (audio-visuelles) en langue régionale

9) Production théâtrale de culture régionale
             Les collectivités veilleront à favoriser par des appels à projet la production d’œuvres en langue régionale. Elles s’engagent à apporter un concours particulier au théâtre dialectal et au développement d’équipements de surtitrage.

10) Renforcement de la coopération transfrontalière dans le domaine culturel